L’idéal panafricaniste est basé sur la rigueur idéologique et le sens du sacrifice. Le vrai panafricanisme, hérité de figures emblématiques comme Kwame Nkrumah et Amílcar Cabral, ne se définit pas par ses ennemis intérieurs et extérieurs – qui œuvrent à freiner son aboutissement –, mais par les projets fondamentaux qu’il s’engage à défendre : l’unité politique et la libération totale de l’Afrique.

Nkrumah affirmait que « l’Afrique doit s’unir ou périr ». Pour lui, le projet panafricain est la création des États-Unis d’Afrique, dotés d’un gouvernement continental capable de garantir la souveraineté économique et la paix.

Le combat n’est donc pas une querelle dialectique, mais la construction institutionnelle et la solidarité agissante des peuples africains.

Le panafricaniste qui porte cette vision n’est pas un simple orateur de spectacle, ni un activiste impulsif, mais un idéologue rigoureux et un militant dévoué, prêt au sacrifice au nom de sa patrie, sans attendre ni récompense ni privilège. Il considère la mort pour la patrie comme un devoir accompli, en s’identifiant au héros tragique. Son discours est bienveillant, mais radicalement constructif. Il n’est pas un mercenaire qui attise la haine entre les races en exploitant les événements et les différends entre dirigeants.

Le panafricanisme rejette la rhétorique de la division et l’amusement des foules. Toute action doit s’accommoder d’une sagesse qui prône la réconciliation des frères en mésentente plutôt que de les pousser à l’affrontement. À cet effet, la meilleure stratégie de combat est celle qui réconcilie et rallie les divergences d’opinion à la cause supérieure : l’unité et la paix.

Cabral nous a enseigné que la lutte de libération doit d’abord être un acte de culture et de conscientisation et : « Toujours garder à l’esprit que le peuple ne lutte pas pour des idées, pour des choses dans la tête des individus. Il lutte et il accepte tous les sacrifices pour améliorer ses conditions matérielles d’existence, pour vivre mieux et en paix ».

Le panafricaniste idéal est par conséquent ancré dans les réalités concrètes des masses et se concentre sur l’amélioration de leurs conditions de vie par le travail, en utilisant une théorie inspirée d’une idéologie rigoureuse comme guide pour l’action pratique.

L’exigence d’humanisme et de respect mutuel

Pour être respecté sur la scène mondiale et atteindre l’objectif de libération du continent, l’Africain doit cultiver l’humanisme comme stratégie de libération. Le panafricanisme enseigné par Nkrumah et Cabral est l’art de vaincre dans le respect d’autrui, y compris dans la confrontation idéologique. Il est mû par un engagement éthique et le militant œuvre pour être un modèle en termes d’intégrité morale et de vivre-ensemble.Pour Cabral, l’enjeu était de « revenir à nos sources », restaurer la dignité culturelle du continent tout en adoptant le meilleur de l’universel.

Le panafricaniste idéal incarne cette posture, est fier de son héritage et milite pour la reconnaissance de l’Afrique sans jamais sombrer dans la xénophobie stérile. Il œuvre à l’émancipation de l’Homme africain, mais s’inscrit dans la perspective universelle d’un respect mutuel des peuples et des nations. Par conséquent, le jeune Africain qui rêve de devenir un panafricaniste idéal doit s’inscrire dans une idéologie pragmatique qui lutte pour l’unité africaine (Nkrumah) par l’action concrète et la mobilisation des consciences (Cabral), dans un esprit de fraternité et de respect universel.

Les insuffisances du néopanafricanisme

Le combat panafricaniste doit revenir à ses fondamentaux en mettant fin à la rhétorique médiatique stérile et à la comédie populiste. La souveraineté des peuples africains passe par le rejet du micro-nationalisme basé sur l’ethnie et la région, et du suprémacisme à connotation aristocratique, deux réflexes délétères qui gagnent du terrain et minent la volonté d’œuvrer à une véritable souveraineté nationale. Aucune nation ne peut se construire lorsque le réflexe identitaire grégaire prime sur la citoyenneté républicaine. Le patriotisme ne peut s’enraciner tant que l’origine familiale ou l’ethnie semblent être des critères d’affirmation et de discrimination sociale ou professionnelle.

Le retour aux sources n’est pas un tremplin pour le culte de la personnalité, ni pour le suprémacisme basé sur le statut social ou la fortune. Il s’agit de mettre en exergue ce qui rapproche toutes les couches de la société, dans un environnement où chacun croit davantage en ses compétences qu’à ses origines.

L’impact néfaste de l’aide au Développement

Un autre frein au panafricanisme est l’aide au développement. Devenue le business des Organisations Non Gouvernementales (ONG) et des associations caritatives, elle a gravement entamé la dignité africaine. Il est regrettable de constater que des élites formées pour penser l’Afrique autrement se transforment en experts en captation d’aides, rendant les Africains dépendants, y compris dans des domaines intimes comme la procréation. L’aide non seulement installe l’Africain dans une ménopause intellectuelle anticipée, mais en fait un passeur de la culture des bailleurs de fonds, qui estiment qu’il ne doit pas y avoir une autre façon de concevoir le monde et la vie que la leur.

Le vide de la formation idéologique

Parler de panafricanisme orthodoxe aujourd’hui est un leurre. Il y a plus de slogans que de concret. La tendance est à l’embrigadement et à la subordination structurelle plutôt qu’à une prise de conscience des défis et des enjeux. Il existe un vide criant en matière de formation idéologique. Or, l’objectif d’une telle formation, dans le domaine de la souveraineté nationale, est de faire en sorte que même le paysan soit pris au sérieux par les ennemis extérieurs et devienne une source d’inquiétude pour les ennemis intérieurs.

Le fer de lance de toute révolution est la jeunesse, en particulier scolarisée

Pour qu’une jeunesse incarne les valeurs révolutionnaires et souverainistes, elle doit maîtriser les fondamentaux de l’idéologie, faire preuve d’une discipline sans faille et d’une probité morale, ainsi que de résilience face aux difficultés de la conquête de la souveraineté.

Malheureusement, il y a un déficit dans la formation idéologique de la jeunesse africaine, laissée entre les mains d’activistes à la langue mielleuse et à l’esprit des ONG occidentales, plutôt que par l’idéal panafricaniste. En matière de discipline, on assiste à un renversement de la pyramide. La jeunesse s’est arrogé dans le néopanafricanisme un pouvoir qu’elle n’a pas, s’exprimant maladroitement souvent par la grève, la violence comme mode de revendication, ce qui est l’illustration de ce déficit idéologique au sein de la jeunesse. Loin de se préparer à assumer son rôle par la recherche du savoir et du savoir-faire, elle se complaît dans la facilité et la fatalité.

Le néo-panafricanisme est un puzzle organisationnel qui se caractérise par un manque d’harmonie. Certes, il y a des femmes et des hommes sincères et dévoués à rallumer le flambeau du panafricanisme, mais la majorité s’affiche plus par effet de mode que par conviction ou par stratégie de repositionnement dans la gestion du pouvoir.

Saley Boubé Bali, écrivain